(Nicaise Kibel’Bel Oka dan son ancien bureau de Goma abandonné pour cause de fuite devant l’ennemi. Archives Les Coulisses)
Un anniversaire, ça se fête comment ? Aujourd’hui, c’est le mien. Moi Nicaise Kibel’Bel Oka, suis né un lundi 5 janvier à 8 heures à l’hôpital américain du Centre missionnaire évangélique (CME) Vanga sur Kwilu dans l’ex province du Bandundu, avant de rejoindre quelques jours après Leverville où travaillait déjà Lazare, mon père et où j’ai passé la première grande partie de ma vie sur terre. Ma mère me disait toujours que chez nous, on ne fête pas. On ne fête rien mais on rend grâce à Dieu.
Rendre grâce à Dieu pour tous les bienfaits dont le souffle de vie. Puisque je suis en vie.
Pour moi, plus qu’un anniversaire, il est question des souvenirs. Des souvenirs récents de la générosité de Dieu que d’aucuns nomment miracles.
Comment ne pas le faire lorsqu’on se retrouve dans des conditions qui ont été les miennes ? Témoin des affrontements meurtriers ayant conduit à la chute de la ville de Goma. Témoin des tueries de masse dans une indifférence totale. Témoin des conditions difficiles de toutes ces personnes privées d’eau et d’électricité, bloquées dans cet espace aujourd’hui occupé par une armée étrangère. Mais surtout témoin et bénéficiaire de la générosité de Dieu.
Je me souviens des appels venant de partout des personnes qui s’apitoyaient sur mon sort. Des personnes qui priaient pour moi. Des personnes qui me demandaient de quitter cet enfer. Une multitude. Des coups de fil reçus chaque minute mais également de l’aide reçue avec amour venant des inconnus.
Je me souviens des démarches menées par des personnes dont le ministre Patrick Muyaya auprès de la MONUSCO pour mon exfiltration de Goma. Je me rappelle des appels du ministre Julien Paluku Kahongya et du professeur Alphonse Ntumba Luaba, mon compagnon d’infortune à Mandro en 2002, à la limite des larmes. Je me rappelle de toutes ces personnes qui me voyaient à Goma, se demandant pourquoi j’y étais resté. Elles pouvaient être exposées mais craignaient pour moi. Partir, oui. Mais par quelle route ?
Toutes les démarches ayant échoué, il ne restait que la prière comme porte de sortie.
Euh oui, la prière. Des amis, laïcs, prêtres, évêques et simples fidèles priaient pour moi. Mais il fallait la mienne adressée par moi-même au Seigneur. J’entrepris des démarches moi-même pour quitter Goma par l’entremise du CICR. Finalement, ce jour-là, un lundi, après un entretien à bâton rompus au CICR, je compris qu’il ne fallait rien attendre de personne. Et je me tournai vers le Seigneur pour une solution qu’il voudrait bien pour moi. Comme une folie, je décidai donc de quitter Goma. A mes risques et périls, la foi en Dieu.
Puisque je ne pouvais pas le faire par le Rwanda, la seule possibilité qui me restait était de prendre la route Goma-Rutshuru-Kanyabayonga-Butembo-Beni. Je pris mon sac et mon chapelet que je tenais jalousement dans un autre petit sac. Je demandai à ma famille de prier pour moi. J’avais son soutien.
Vendredi matin, après 6 mois vécu sous la férule de l’agresseur, je quittai discrètement la ville de Goma. Je devais passer 6 barrières tenues par l’agresseur non sans me confronter à des questions et à des regards perçants.
A chaque barrière, c’était l’invocation en silence de la Vierge Marie pour que je réussisse à passer l’épreuve des questions. Je gardais mon calme et essayais de répondre à toutes les questions même les plus banales. Finalement après avoir parcouru plus de 300 kilomètres, j’arrivai à Butembo vers 22 heures épuisé mais le cœur en joie. Je me demandais comment j’ai pu prendre un tel risque et par quelle magie, j’ai réussi à traverser tout le front tenu par la RDF. Je me rappelai que j’avais prié durant 4 jours, que j’avais mon chapelet avec moi. De Butembo, j’annonçai à des amis que je venais de quitter Goma. Un ami réagit directement en m’envoyant le billet d’avion pour rejoindre Kinshasa via Entebbe.
A Kinshasa, j’étais comme un étranger, une nouvelle expérience de la vie, de ma vie. Mais, je n’avais pas de choix. Il fallait partir de Goma. Partir en laissant mon âme. Partir malgré moi comme si je fuyais ma mission de journaliste de terrain. Les réalités de Kinshasa me tinrent à la gorge. Tout le monde me fuyait comme un pestiféré. On dirait que j’étais poursuivi par un mauvais sort. A l’hôtel où je logeais, on me vola le peu d’argent que les bonnes volontés me donnèrent. La vie devenait intenable. Je vécus une autre triste réalité, cette indifférence des journalistes à mon égard même ceux qui m’appelaient chaque jour et à qui je fournissais des informations à chaud. Ce métier est ingrat. L’ingratitude commence par ceux qui l’exercent. Aucune visite d’un seul journaliste. Même pas des personnes qui priaient pour moi. J’étais là, comme du temps de la Peste de Camus. Fallait-il s’en plaindre ? Leur mission s’était arrêtée à me convaincre de quitter Goma.
Et comme un malheur ne vient jamais seul, je suis tombé malade durant 45 jours (surmenage et prêt à une dépression). Je suis allé m’enfermer au centre Théresianium. Je ne pouvais ni lire ni suivre la télévision moins encore écrire. Toujours seul. Du coup, je devenais inutile à la société. On naît seul et on meurt seul.
Je me souviens des coups de fil de réconfort du ministre Louis Watum Kabamba : « Nicaise, tiens bon. Ne lâche pas. Tu dois te battre. La nation a encore besoin de toi ». Ces mots me revenaient comme un déclic et un réconfort. Je ne devais pas sombrer. Je me rappelle encore des appels du ministre Muyaya, du ministre Julien Paluku Kahongya sur l’évolution de ma santé. Je quittai le Centre pour regagner le domicile.
En quatre mois, je n’avais reçu que deux visites, tous deux des généraux des FARDC. Le troisième m’invita à son office et me remit un carton de sardines à huile. Je ne citerai pas leurs noms tout comme un premier général FARDC que je n’oublierai pas aujourd’hui hors service. On m’a dit que c’était déjà suffisant pour m’en réjouir. Tous les amis y compris des confrères journalistes me disaient que les embouteillages ne leur permettaient pas de me rendre visite. Il faut apprendre aussi à comprendre les autres et leur dire merci. Merci d’avoir pensé à moi.
Quelle expérience de la vie ! Je devais mourir comme Lazare et ressusciter.
Mourir comme le grain d’arachide et renaître dans ce Kinshasa où j’ai passé une grande partie de ma jeunesse et regarder Kinshasa sous un autre regard. J’ai beau chercher sur quelle chaîne donner le témoignage de la Miséricorde de Dieu pour ce chemin parcouru. En vain. Ici, c’est comme dans la Rome antique.
A ce jour de l’anniversaire de ma naissance, certes je rends grâce à Dieu mais je suis toujours sous le choc m’étonnant de la vie, des relations humaines, de la solitude et du manque de solidarité que je découvre à Kinshasa.
Je ne suis pas seul dans cette expérience de la vie. De nombreux compatriotes ayant été contraints de fuir la guerre d’agression de la RDC par le Rwanda vivent ce vide dans leur cœur. Comment peut-on vivre heureux lorsqu’on a laissé comme dans une fuite une partie de sa vie, de sa famille à cause des appétits d’un voisin ? Comment peut-on se réjouir de la vie quand on ne peut plus joindre des personnes qui, hier quand le pays était uni, te juraient qu’ils ne seront jamais à la solde du Rwanda ? Comment être heureux quand cette vie d’occupation devient un débat même dans nos Églises ? La guerre est un crime, a écrit le père Malenge.
Aujourd’hui, je pense encore aux paroles de ma mère : « Ne fête pas, prie Dieu ».
Pour le souffle qu’il me donne encore aujourd’hui, je ne peux que chanter ce merveilleux et profond cantique en kikongo implorant le Seigneur de recevoir mon offrande en parole, moi qui viens vers lui les mains vides parce que je n’ai rien à lui offrir : « Eeee mfumu yamba makabu na mono, tala mono kibeni nsukami ya nene. Tala maboko na mono yo kele mpamba. Nki kima mono lenda pesa na nge… »
A tous ceux/celles qui sont né (é) un certain 5 janvier comme Nicaise Kibel’Bel Oka, je peux que nous souhaiter : Joyeux anniversaire.
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Nicaise Kibel’Bel Oka
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