RDC. L’Église catholique de Bukavu et la résistance pacifique

I.L’affaire Mgr Emmanuel Kataliko

Noël 1999, l’archevêque de Bukavu, Mgr Emmanuel Kataliko, dans son message de fin d’année à ses ouailles dénonce : « Des pouvoirs étrangers avec la collaboration de nos frères organisent des guerres avec les ressources de notre pays ».

Ce message qui est intitulé : Consolez, consolez mon peuple (Is.40,1). L’espérance ne trompe pas. (Rom. 5,5) demande au peuple de Bukavu de se libérer de l’oppression et de lutter pour sa dignité d’hommes et d’enfants de Dieu.

Mgr Kataliko, comparant notre pays et son peuple aux enfants d’Israël, fait un parallélisme avec l’occupation par l’empire romain et la cruauté d’Hérode. Il dénonce l’écrasement des fils et filles du Congo par une oppression de domination qui tue et pille. Il appelle à lutter contre cette oppression et cette domination dans l’amour et dans le pardon et non dans la vengeance. Même si notre vie quotidienne aujourd’hui est loin de la joie et de la liberté. Même si tout ce qui a de la valeur est pillé, saccagé et amené à l’étranger ou simplement détruit. Même si nous sommes régis par une stratégie de terreur qui entretient l’insécurité. Même si notre Eglise institutionnelle elle-même n’est pas épargnée. Même si des paroisses, des presbytères, des couvents ont été saccagés. Même si des prêtres, des religieux, des religieuses sont frappés, torturés et même tués parce que dans leur mode de vie, ils dénoncent l’injustice flagrante dans laquelle est plongée le peuple, condamnent et prônent la réconciliation, le pardon et la non-violence.

L’archevêque de Bukavu s’étonne du degré de la déchéance morale si aberrant auprès de certains de nos compatriotes qu’ils n’hésitent pas à livrer leur frère pour un billet de dix ou vingt dollars U$. Il demande à tous de prendre le risque de chemin de la libération sous la conduite de l’Esprit.

L’archevêque Kataliko conclut que nous nous engageons avec courage, avec un esprit ferme, avec une foi inébranlable, à être du côté de tous les opprimés et si nécessaire, jusqu’au sang comme l’ont déjà fait Mgr Muzihirwa, l’abbé Claude Buhendwa, l’abbé et les sœurs de Kasika, l’abbé Georges Kakuja … et tant d’autres chrétiens. L’évangile nous pousse à récuser la voie des armes et de la violence pour sortir des conflits.

Emmanuel Kataliko est convaincu que c’est au prix de nos souffrances et de nos prières que nous mènerons le combat de la liberté, que nous amènerons également nos oppresseurs à la raison et leur propre liberté intérieure. Gloire à Dieu au plus haut des cieux.

En février 2000, l’archevêque fait un déplacement à Kinshasa dans le cadre de la conférence épiscopale nationale.

A son retour de Kinshasa, Mgr Kataliko verra l’avion qui le transportait cloué au sol à Goma. Les rebelles vont exiger que l’avion retourne à Entebbe déposer le passager indésirable.

Pour les rebelles, il n’est pas question que Mgr Kataliko réside dans les territoires qu’ils contrôlent. Face à son refus de descendre de l’avion, Goma autorisera le pilote de le retourner en Ouganda. Mgr Kataliko va finalement opter pour son diocèse natal, Butembo-Beni. C’est là qu’il passera son séjour, relégué dans son propre pays.

La relégation de Mgr Kataliko va provoquer un tollé général et diviser les rebelles congolais.

A Bukavu, la tension était très vive. Les chrétiens vont continuellement réclamer sans relâche le retour de leur pasteur. Le peuple de Dieu, privé de leur messe chrismale du jeudi saint, a crié à l’unisson : muturudishiye muchungaji wetu – Remettez-nous notre Pasteur !

Autour de Mgr le vicaire Joseph Gwamuhanya entouré de 40 prêtres, les voix se sont élevées en chœur. Lors de l’office religieux, comparant ce calvaire à l’accomplissement du péricope suivant : je frapperai le pasteur et les brebis du troupeau seront dispersées (Math 26, 31b), Mgr Gwamuhanya a exhorté les fidèles au pardon et à la paix.

Dans sa relégation, Emmanuel Kataliko ne cesse d’exhorter ses ouailles à la persévérance dans la souffrance et à la force dans le témoignage. Il leur demande de suivre Notre Sauveur dans sa souffrance, sa passion et sa résurrection.

1.Mgr Kataliko sollicite la Conférence épiscopale des États-Unis

« En ce moment, je trouve ma joie dans les souffrances que j’endure pour vous, et je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son Corps, qui est l’Eglise. Car je suis devenu ministre de l’Eglise en vertu de la charge que Dieu m’a confiée, de réaliser chez nous l’avènement de la parole de Dieu ».

Six mois que dure la guerre d’agression. Les populations congolaises sont anéanties et traitées comme des sous hommes : massacres de Kasika, de Bushaku, Bunyakiri, etc ; des populations déplacées, d’autres vivants dans les forêts dans des conditions inhumaines, pillages des ressources du Congo, destruction volontaire et méchante des infrastructures, anéantissement de l’économie locale …

Archevêque de Bukavu et président de la Conférence des Evêques du Kivu, blessé dans son amour propre, Kataliko se résoudra à plaider pour ses ouailles.

Il choisit alors de passer par la Conférence épiscopale des États-Unis. Il écrit une lettre au président de ladite conférence, le Révérendissime Monseigneur Anthony Michael Pilla, évêque de Cleveland, lui demandant de voir dans la mesure du possible comment stimuler une grande solidarité pour l’Église du Kivu et au bénéfice de la paix dans la région des Grands Lacs.

Mgr Kataliko décide alors de jouer le difficile rôle de paraclet (au sens de l’avocat/défenseur). Il se fait avocat pour plaider en faveur du peuple congolais en le défendant dans ce procès injuste contre l’agression de la RDC, les violations des droits imprescriptibles et la tentative de l’anéantissement spirituel des Congolais.

Dans cette lettre qu’il destine au président de la Conférence épiscopale des États-Unis, Mgr Anthony Michael Pilla, Mgr Kataliko se fait écho des cris de détresse de tout un peuple vivant dans une solitude lui imposée par les Grandes puissances à travers ses trois voisins immédiats. Au nom d’un certain génocide que seul le peuple congolais doit, au nom d’on ne sait quel principe, porter le faix.

Cette lettre met en face tout un peuple affaibli, choqué, blessé et meurtri face aux envahisseurs rwandais, burundais et ougandais utilisant la ruse, le mensonge et le subterfuge, tous trois appuyés et soutenus par les États-Unis devant une communauté internationale faisant la sourde oreille, fermant les yeux et ayant résolu de se taire.

Comble d’injustice, l’on demandait au peuple congolais de subir et de se taire.

Pour le Bon Pasteur, parce que c’est au nom du génocide que tout se commet et que la communauté internationale vit le sentiment de culpabilité, il y a lieu qu’on établisse les responsabilités directes et indirectes, intérieures et extérieures afin que soit mis fin la destruction du Congo et que le Congolais cesse de vivre cette tragédie dans l’anonymat.

2.Le paradoxe de la culpabilisation

Mgr Kataliko relève le paradoxe de la culpabilisation à l’excès du peuple congolais. Face à la dictature d’une minorité ethnique du Rwanda, du Burundi et de l’Ouganda cautionnée par la toute puissance des Etats-Unis, le peuple congolais est contraint à se résigner pour devenir une matière inerte, sans pensée, sans opinion, sans action. Bref, il doit disparaître.

Le paradoxe éhonté réside en ceci :

Primo, lorsqu’il est agressé et se défend, il est accusé de génocidaire.

Secundo, lorsqu’il s’explique, il est traité d’irrationnel et d’irresponsable.

Tertio, lorsqu’il s’accroche à l’unité nationale et à l’intégrité du territoire, on l’accuse de s’attacher au dictateur Laurent – Désiré Kabila.

Or, il fait face à une guerre de conquête pour la gestion des ressources et des marchés congolais des Grandes puissances par l’intermédiaire du Rwanda, du Burundi et de l’Ouganda. Il vit et voit comment on tient à l’assujettir. Il sait que la rébellion cache une invasion du pays ; invasion voilée derrière une mutinerie provoquée de l’extérieur de la 10e et 22e brigade. Il sait que la prétendue rébellion est l’expression d’intrigues de palais axée sur la vengeance contre la personne de Laurent Kabila de la part de ses alliés visibles qui sont le Rwanda et l’Ouganda.

On aura beau justifier les motivations de cette guerre. Personne n’est dupe. Mettre fin à la dictature de Kabila par les marionnettes congolaises et éviter un autre génocide dans la région en sécurisant les frontières du Rwanda, de l’Ouganda et du Burundi.

Rien ne tient debout

Les opérations aéroportées à plus de 2000 Km de leurs frontières et les trois guerres de Kisangani apportent un cinglant démenti contre tous ceux qui sont les maîtres de la tragédie des Congolais.

3.Prophète et Bon pasteur

(Mgr Emmanuel Kataliko. Photo tiers).

Un torrent impétueux aux eaux bouillantes, la mission apostolique de Kataliko devient un éternel combat. Un message difficile, exigeant et vrai contenu dans une lettre riche, pertinente, courageuse et honnête qui pose le problème de comment être pleinement homme.

Pour le comprendre, il faut une lecture spirituelle qui réalise la beauté du combat dans la souffrance et le souci de restaurer la dignité de l’être humain. Ce message appelle à devenir une réflexion attentive et profonde, pour aboutir à l’action qui combat pacifiquement le seul et vrai combat de la dignité du Congolais.

Cette lettre dit beaucoup plus que ce qu’elle dit et atteint le Rwanda, le Burundi, l’Ouganda et les États-Unis de plein cœur.

Voilà pourquoi elle relève d’un courage exceptionnel, d’un miracle qui a conduit à la mort de Kataliko car il a révélé au monde le vrai visage de cette guerre d’agression.

Plongé et totalement immergé dans la mort du Christ, Mgr Kataliko, homme pécheur, en sort ressuscité avec lui, rempli d’une vie nouvelle. Il est mort en prophète.

  1. Muzihirwa et Kataliko : même combat, même destin

(Mgr Christophe Muzihirwa. Photo tiers).

Mgr Christophe Muzihirwa, archevêque de Bukavu, a été assassiné à Bukavu en octobre 1996 aussitôt que la première guerre (de l’AFDL) a commencé.

Avant son assassinat et face au désastre que provoquait l’afflux des réfugiés hutu rwandais en territoire zaïrois, Mgr Christophe Muzihirwa avait écrit à l’ancien président américain Jimmy Carter.

Dans cette lettre de janvier 1996, il donne la situation inhumaine dans les camps des réfugiés hutu au Zaïre. Il précise que dans leur ensemble, ces réfugiés sont des victimes des extrémistes et non pas des coupables, aux conditions de vie très difficiles.

Il signale des massacres et disparitions de tous ceux qui ont tenté de regagner le Rwanda et que la planification des disparitions et massacres vise en priorité les intellectuels hutu.

Mgr Muzihirwa met le doigt dans la plaie lorsqu’il demande l’ouverture d’une enquête internationale sur les massacres qui se déroulent au Rwanda mais également sur les massacres commencés depuis octobre 1990 et sur les conditions de détention visant à la purification ethnique. Et son audace évangélique va plus loin.

Il dénonce l’aide financière et militaire importante que les États-Unis apportent à Kigali : « C’est avec la logistique et du matériel américain que des soldats de l’APR ont attaqué, la nuit du 6 au 7 novembre 1995 les pauvres paysans hutu habitant l’île d’Iwawa, située en territoire rwandais près de Goma (…) Comment juger cette aide des États-Unis employée pour le massacre des populations civiles innocentes ? Comment justifier cette aide américaine à un régime politique qui pratique une gestion totalitaire du pouvoir en violation flagrante des accords d’Arusha – imposant la terreur et planifiant les massacres ? »

Muzihirwa a osé désigner du doigt le vrai criminel qui est le régime Clinton et son acolyte Paul Kagame. Ce qui ne devait que conduire à son assassinat neuf mois après.

Les deux archevêques de Bukavu ont fait preuve de leur amour pour la justice et la paix entre les peuples de la région. Ils se sont fait la voix des sans voix.

Mgr Emmanuel Kataliko a pris position publiquement contre le gouvernement rwandais sur le dossier de Mgr Augustin Misago.

Muzihirwa et Kataliko, en tant que pasteurs des bergers, ont cru et ont imité l’amour du Christ qui a offert sa vie à cause de tous les hommes : « Le serviteur n’est pas plus grand que son maître. Il lui suffit d’essayer d’être comme lui ».

Evangile de vie et de paix dans un contexte de haine et de conflits, c’est pour cela que les justes donneront leur vie. Muzihirwa est mort assassiné en défenseur les droits de l’homme, des Rwandais qu’ils soient Hutu ou Tutsi et des Congolais.

Lui et Kataliko ont refusé d’abdiquer devant la crainte d’ouvrir les portes du Rédempteur. Bannir la peur, abandonner la quiétude d’évangélisation suggérée par les signes de temps.

Comme le rappelait dans DIA Mgr Laurent Monsengwo, archevêque de Kisangani : « Dans une humanité profondément divisée par la fracture sociale et une culture politique qui intègre le puissant et le riche tout en excluant le faible et le pauvre, l’Evêque doit proclamer l’Eglise-famille de Dieu.

« Qu’as-tu fait de ton frère ? », doit crier l’Evêque à tous ceux et celles qui prennent plaisir à l’injustice, à l’oppression, à la violation des droits de la personne et de sa dignité, au trafic illicite des armes, à l’organisation aujourd’hui encore de l’esclavagisme, crime abominable et inique.

A un monde fatigué et ruiné par les guerres et les conflits armés avec leur cortège de haine, d’agressivité et de violence refoulées, à une humanité abasourdie par des génocides et autres atteintes à la vie, l’Evêque proclame l’Évangile de la vie et de la paix, la vie que le Christ est venu donner en surabondance.

Nicaise Kibel’Bel Oka, Les marionnettes congolaises, Éditions du Panthéon, Paris, 2012

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