La tertulia amicale. Nouvel aréopage et vraie voie du dialogue interreligieux et interculturel aujourd’hui

(Valerio Eko, Missionnaire Oblat de Marie Immaculée, dans sa pastorale en terre musulmane. Photo tiers).

L’Aréopage d’Athènes était le lieu où Paul de Tarse, au 1er siècle, a confronté la foi chrétienne à la philosophie grecque. Ce n’était pas un tribunal fermé, mais un espace public de discussion, où l’on pouvait « parler de toute chose nouvelle ».

Aujourd’hui, les grands débats sur la religion, l’identité et la culture se déroulent rarement dans des amphithéâtres académiques. Ils sont noyés dans le bruit des réseaux sociaux, polarisés par des algorithmes qui récompensent la rupture plus que la rencontre.

Face à cette fracture, la tertulia amicale émerge comme une alternative concrète. Tertulia, mot espagnol intraduisible en un seul terme. La tertulia désigne une réunion informelle, régulière, entre personnes pour parler, écouter, partager un café, un thé, une idée. Sans ordre du jour imposé, sans hiérarchie, sans enjeu de victoire.

L’hypothèse de ce texte est simple : « La tertulia amicale constitue aujourd’hui un nouvel aréopage. Elle n’est pas une fuite du débat, mais son lieu le plus fécond. Et dans le champ du dialogue interreligieux et interculturel, elle est peut-être la seule voie capable de reconstruire la confiance avant de construire les doctrines ».

Sur 10 points, nous verrons pourquoi et comment elle met l’accent sur ce qui unit.

  1. Le diagnostic : l’échec des formats officiels du dialogue

Les conférences interreligieuses officielles ont leur utilité. Elles produisent des déclarations, des chartes, des photos de groupe. Mais elles souffrent de trois limites :

  1. La représentation figée : On invite des « représentants » censés parler au nom de millions de personnes. Or l’expérience religieuse et culturelle est vécue, non délégable.
  2. La langue de bois : Le besoin de consensus diplomatique pousse à l’évitement des questions réelles. On parle de « valeurs communes » sans jamais les nommer concrètement.
  3. L’absence d’affect : On ne change pas de regard sur l’autre en écoutant un discours. On change de regard en se souvenant que l’autre a ri de la même blague que vous, qu’il s’inquiète pour ses enfants, qu’il aime le même poème.

Résultat : le dialogue reste à l’étage des institutions, et ne descend jamais au niveau des personnes. La méfiance, elle, circule librement au rez-de-chaussée.

La tertulia inverse la logique. Elle part des personnes pour remonter, éventuellement, aux idées.

  1. Qu’est-ce qu’une tertulia amicale ? Trois traits distinctifs
  2. L’informalité structurante

Pas de modérateur qui distribue la parole comme de bons points. Pas de procès-verbal. La seule règle est l’hospitalité. On se retrouve chez l’un, dans un café, au parc. Cette légèreté enlève la peur de « mal dire ».

  1. La régularité sur le long terme

Une rencontre unique produit de la courtoisie. Une rencontre mensuelle pendant 2 ans produit de la confiance. C’est dans la durée que les masques tombent et que l’on découvre qu’Ahmed le Musulman et Marie la Catholique s’inquiètent tous deux du cynisme de leurs adolescents.

  1. L’égalité radicale

Dans une tertulia, le professeur d’université et l’étudiant, le prêtre et l’agnostique, le migrant et l’autochtone sont sur le même plan. On parle en « je », pas en « nous, les catholiques ». Cela désamorce immédiatement les rapports de force symboliques.

  1. L’Aréopage aujourd’hui : pourquoi le lieu a changé ?

L’Aréopage fonctionnait parce qu’Athènes était une cité à taille humaine, où l’on se croisait au marché. Nos sociétés sont métropolitaines, fragmentées, algorithmiques. Les gens de confessions et de cultures différentes ne se croisent plus naturellement.

La tertulia recrée artificiellement cette condition de proximité. Elle devient un micro-aréopage : un lieu où l’on peut dire « j’ai entendu que dans l’islam… », « moi en tant que bouddhiste je vis ça comme… », sans être immédiatement repris, corrigé, ou annulé.

L’enjeu n’est pas d’avoir raison mais de comprendre comment l’autre a raison pour lui.

  1. La psychologie de l’unité : le cerveau fait confiance à l’expérience, pas aux arguments

Les neurosciences sociales le confirment : nos stéréotypes se fissurent quand nous avons une expérience concrète, positive, répétée avec un membre du groupe « autre ».

Dans une tertulia, cela arrive naturellement :

– Vous découvrez que Fatima jeûne le Ramadan non pas par « soumission », mais parce que cela lui donne un sentiment de contrôle et de solidarité avec les pauvres.

– Vous apprenez que David, juif, pleure à la lecture de certains psaumes exactement comme vous pleurez à la lecture du Psaume 23.

Le cerveau enregistre : « Ah, même émotion« . Et l’émotion précède et porte la raison. C’est pourquoi les dialogues qui commencent par les textes sacrés échouent souvent tandis que ceux qui commencent par la vie réussissent.

  1. 5. Ce qui unit : cartographie des convergences vécues

Si l’on écoute vraiment, cinq grands points d’unité émergent dans presque toutes les tertulias mixtes :

  1. La quête de sens

Même l’Athée dans la pièce cherche quelque chose qui dépasse le consumérisme et le désespoir. On ne part pas de dogmes différents, mais d’une même question : « Pourquoi tout cela ? »

  1. L’éthique du soin

Toutes les traditions, et même les humanismes séculiers, placent au centre le souci du faible, de l’enfant, du vieillard, de l’étranger. Les mots diffèrent : agapè, tzedakah, zakat, karuna. Le geste est le même. L’aide ou l’assistance apportée au pauvre, faible ou démuni.

  1. L’expérience de la limite

La mort, la maladie, l’échec, l’amour qui nous dépasse. Devant cela, les certitudes tombent. La tertulia est le lieu où l’on peut dire « je ne sais pas » sans perdre la face.

  1. Le goût du beau et du sacré

Une mélodie soufie, un chant grégorien, un haïku zen : le beau suspend le conflit. Il crée une communauté esthétique avant une communauté doctrinale.

  1. Le désir de transmettre

Parents, grands-parents, enseignants : tout le monde s’inquiète de ne pas transmettre quelque chose qui vaille la peine. Cette inquiétude commune est un pont plus solide que 50 débats théologiques.

  1. Ce qui divise : ne pas le nier, mais le déplacer

Insister sur l’unité ne signifie pas faire semblant que les différences n’existent pas. La question de Jésus, de la révélation, de laïcité, du statut des femmes, divise réellement.

La tertulia ne supprime pas ces sujets. Elle change leur ordre d’apparition.

– Dans un colloque, on commence par « Qu’en dit votre texte sacré sur X ? » → affrontement immédiat.

– Dans une tertulia, on commence par « Comment vis-tu X dans ta famille ? » → récit personnel.

Le désaccord arrive plus tard, quand la confiance permet de le porter.

C’est ce que le philosophe Martin Buber appelait le passage du « Je-Cela » au « Je-Tu ». On ne débat plus d’une idée, on parle à une personne.

  1. Méthode pratique : organiser une tertulia interreligieuse/interculturelle

Vous n’avez pas besoin d’institution. Voici un cadre qui marche :

  1. Groupe de 6 à 12 personnes : assez petit pour que chacun parle, assez grand pour la diversité.
  2. Règle des 3 silences : 1 minute de silence au début, 30 secondes après chaque témoignage, 1 minute à la fin. Cela ralentit le rythme et évite la joute oratoire.
  3. Tour de parole à partir d’une question concrète : « Un moment où vous avez senti la présence de quelque chose de plus grand ? » « Une tradition familiale qui vous tient à cœur ? »
  4. Interdit de convertir, obligation d’écouter : Si quelqu’un sent qu’on veut le convertir, il se ferme. La seule conversion attendue est celle du regard.
  5. Partage matériel : Chacun apporte quelque chose à manger. Le partage de nourriture est le plus vieux rite de paix de l’humanité.
  6. Exemples historiques et contemporains

– Les tertulias de Grenade au XVème siècle : Juifs, Musulmans, Chrétiens se rencontraient dans les maisons pour discuter de poésie et de philosophie. C’est là que s’est inventée une grande partie de la culture andalouse.

– Les « Salons » parisiens du XVIIIème siècle : Croyants et Lumières s’y affrontaient, mais dans un cadre où la civilité obligeait à écouter.

– Aujourd’hui : Des groupes comme « Paroles de Confiance » en France, ou « Nostra Aetate Circle » au Canada, fonctionnent exactement sur ce modèle. Ils ne produisent pas de documents mais des amitiés. Et ces amitiés empêchent des violences 10 ans plus tard.

  1. Les objections et leurs réponses

« C’est du relativisme » : Non. Dire que nous partageons une humanité commune n’implique pas que toutes les propositions soient équivalentes. C’est distinguer la personne et la proposition. On peut aimer la personne et contester l’idée.

« C’est naïf face aux fondamentalismes » : La tertulia ne remplace pas le droit, la politique, la sécurité. Elle agit en amont. Les fondamentalismes prospèrent là où les gens ne se connaissent pas. Connaître l’autre ne garantit rien, mais ne pas le connaître garantit la haine.

« Je n’ai pas le temps » : Une tertulia de 2h par mois demande moins de temps qu’une heure par jour sur Twitter à s’énerver contre des inconnus. La question est : Où investissez-vous votre capital humain ?

  1. Conclusion : L’avenir se joue dans les petits cercles

Les grandes déclarations interreligieuses ne changeront pas la société. Les petits cercles où l’on apprend à dire « Je ne comprends pas, explique-moi «  le feront.

La tertulia amicale est un nouvel aréopage parce qu’elle restaure la condition première du dialogue : voir l’autre comme un interlocuteur, pas comme un problème à résoudre ou un adversaire à vaincre.

Et elle choisit volontairement de commencer par ce qui unit. Non pas par angélisme, mais par stratégie. Parce que c’est seulement quand le lien est assez solide que l’on peut supporter le poids des désaccords sans le rompre.

Dans un monde qui brûle d’être divisé, créer un espace où l’on parle de ce qui nous relie est déjà un acte politique, spirituel et culturel majeur. C’est la voie lente, ingrate, invisible. Mais c’est la seule qui tienne sur une longue durée. Insistance sur ce qui unit plutôt que ce qui divise.

Et toi, dans ton environnement, quelle serait la première question concrète que tu poserais pour lancer une tertulia avec des personnes de traditions différentes de la tienne ?

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Père Valerio EKO (omi)

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