RDC/Prise de Bunagana. Analyse stratégique de l' »Opération de déception » rwando-ougandaise

(Kinshasa. Kibel’Bel Oka (tenue bleue) partage avec le Gén-maj. Augustin Mamba, Cmd du Collège des Hautes Études de Stratégie et Défense (CHESD) accompagné du prof. Cyril Musila, Chef du Dpt Études stratégiques. Photo Les Coulisses)

La cité de Bunanaga est occupée militairement par le M23 soutenu par la coalition rwando-ougandaise au grand dam des Forces armées de la RDC qui peinent à la reconquérir. Une analyse stratégique du front explique comment les FARDC ont pu perdre cette bourgade aussi importante que vitale pour la province du Nord-Kivu et le trésor public national. Les stratèges de la RDF et de l’UPDF ont utilisé l’opération de déception. Les manœuvres de déception sont une combinaison d’actions planifiées et coordonnées visant à tromper l’ennemi pour le faire agir dans la direction souhaitée. Elles résultent de la ruse et de la simulation. Les islamistes MTM[1] utilisent souvent l’opération de déception contre les FARDC. A ce sujet, il convient de lire utilement l’ouvrage du journaliste d’investigation Nicaise Kibel’Bel Oka « État islamique en Afrique centrale. De l’ADF/MTM en RDC à Al sunnah au Mozambique » paru aux Éditions Scribe/Bruxelles en mai 2022. Revenons aux combats ayant opposé les FARDC à la coalition rwando-ougandaise et ayant conduit à la prise de Bunagana.

Tenez !

Au début, lorsque la RDF lance des opérations contre les FARDC sur les deux collines de Chanzu et Runyonyi dans le Rutshuru, elle subit d’énormes pertes en vies humaines et en matériel de guerre. Ce qui pousse le Rwanda à recentrer les troupes tout en sachant que dans le face-à-face, la RDF avait moins de chance de gagner le front Chanzu bien tenu par les FARDC. La première erreur des FARDC fut de concentrer toute l’attention et le peu d’effectifs sur Chanzu et Runyonyi. Il est important de noter que sur le plan des effectifs au front, la RDF dispose des effectifs supérieurs en quantité par rapport aux FARDC pour cause de proximité. Et par la proximité avec le front, la RDF a un avantage dans la rapidité sur le ravitaillement tout comme sur le renfort en unité opérationnelle. La RDF lance souvent ses attaques de nuit pour permettre à ses unités spéciales d’opérer sous le label du M 23. De même que l’objectif ultime de prendre Rumangabo répondant à des impératifs économiques doit se comprendre dans la stratégie de la RDF de couper le renfort des FARDC et d’asphyxier Kinshasa. Un fois réussie, les opérateurs économiques n’auront plus de choix sinon à déclarer leurs marchandises auprès du M 23.

Chute de Bunagana avec l’appui de Kampala

Dans la concentration des unités combattantes sur l’objectif Chanzu à l’avantage des FARDC, Kigali sollicita l’appui de Kampala afin de contourner les positions FARDC. A ce niveau, il est aussi important de noter que, contrairement à Chanzu qui est sur les trois pays, Bunagana n’est pas à la frontière RDC-Rwanda mais RDC-Ouganda. De ce fait, pour prendre Bunangana, l’ennemi (qui n’est pas normalement l’UPDF) doit obligatoirement s’allier au voisin ougandais et bénéficier de son soutien. Une fois que les deux frères jumeaux se sont accordés, les troupes de la RDF sont alors entrées par la frontière de Kibaya habitée par une population qui leur est culturellement favorable. De Kibaya, les troupes se seraient positionnées jusqu’à Masoro. Certaines indiscrétions affirment que des unités de la RDF auraient occupées de gré ou de force des maisons des villageois à Kibaya et Masoro. Profitant de ce vide et de l’inattention, la RDF a lancé une attaque aussi rapide que foudroyante qui a fait tomber Bunagana avec le consentement de l’UPDF. Surprises par cette attaque sur le flanc qu’elles avaient négligé, les FARDC ont eu pour premier réflexe de dégager les engins lourds, les blessés et les morts vers l’Ouganda. C’est ici qu’il faut comprendre le double jeu de l’Ouganda. Xavier Raufer appelle ce jeu des alliances et d’intérêts, la stratégie indirecte[2]. Pour ne pas être accusé de pactiser avec le Rwanda, l’Ouganda va ouvrir la passerelle permettant aux FARDC d’évacuer tout l’important matériel militaire laissant 2 jeeps à l’hôtel Cité de la Joie (dont l’une sera récupérée par le M23) et un camion benne de fabrication chinoise qui sert actuellement au transport des troupes du M23. Le char abandonné dans l’enclos de Premidis a été dépiécé. Le double jeu de Kampala peut s’expliquer par plusieurs raisons dont celle du « brassard ». En effet, l’unité qui était à l’avant plan venue en renfort des FARDC est la même avec laquelle l’UPDF est en mutualisation contre les islamistes MTM à Beni et Ituri. Il aurait été suicidaire pour l’Ouganda de désarmer l’unité avec laquelle l’UDPF opère de peur de mettre fin à sa présence officielle sur le sol congolais.   L’opération de déception a consisté à distraire les FARDC sur le front Chanzu où elles ont eu à concentrer toute leur attention laissant à l’ennemi le temps de se déployer sur Kibaya et Masoro. De deux, elle a tablé sur la rapidité dans l’offensive pour prendre Bunagana. Il était difficile pour les FARDC de se redéployer aussi rapidement et de répondre à la puissance de feu de l’ennemi. La lenteur dans le renfort des effectifs qui devaient venir de Beni a joué en défaveur de l’armée loyaliste au front. Naturellement, les FARDC mal positionnées ont été surprises. Mais la guerre est à la fois un art et une science à maîtriser. Le commandement n’avait pas pris en compte la ruse et la simulation dans les guerres modernes. Un fait mérite d’être souligné, les services d’intelligence de la RDC aux frontières qui ont abandonné le travail pour lequel ils sont payés au profit de la douane. Certes, ils travaillent dans un environnement compliqué à cause des relations interculturelles entre les chefs des villages et/ou des quartiers et l’ennemi. Ce qui demande dextérité et beaucoup d’intelligence pour ceux qui, souvent cloisonnés et clochardisés à dessein, ne baignent pas dans les mœurs du milieu. Pire encore, tous sont devenus des « douaniers » à la recherche de survie et de quoi à envoyer à Goma. Enfin, la naïveté des services d’intelligence de la RDC se fait sentir dans le partage de renseignement avec leurs homologues ougandais. Après partage, les Ougandais exploitaient les données reçues pour le compte du M 23. Le Rwanda appuie le M 23 en effectifs et logistique tandis que l’Ouganda en vivres. Actuellement, les cadres du M 23 vivent sur le sol ougandais. Ils entrent en RDC juste pour donner des instructions. La population de Bunagana a fui vers l’Ouganda. Le M 23 fait payer une taxe variant entre 5 et 10 mille shillings à ceux et celles qui viennent puiser de l’eau.

Les migrants de Boris Jonhson, la motivation de la guerre

Les attaques contre Chanzu et Runyonyi qui ont abouti à la prise de Bunagana exigent une lecture croisée en prenant en compte l’environnement international. La grande offensive de la RDF débute après les déclarations conjointes Rwanda-Grande Bretagne dévoilant l’accord signé de transférer des migrants islamistes de la Grande Bretagne[3] sur le sol rwandais moyennant argent. Cet acte de corruption des autorités rwandaises par une grande puissance ne peut s’expliquer au regard des problèmes démographiques entraînant des luttes pour l’espace vital que connaît ce pays minuscule, à la densité parmi les plus élevées du monde par habitant au km2. Kigali sait pertinemment bien qu’il ne dispose pas d’espace pour accueillir ces migrants indésirables. Mais il sait aussi que son grand voisin peut servir de solution de rechange. Voilà pourquoi il engage les marionnettes congolaises sous le label M 23. Une fois l’option militaire prise[4], la réhabilitation construction de la route Bunagana-Rutshuru-Goma devenait impossible. L’équipe d’avance de l’UPDF s’est retirée de Bunagana avant l’attaque pour effectivement empêcher le lancement des travaux et ne pas gêner l’offensive de la RDF[5]. Il fallait à tout prix geler ce projet qui, une fois réalisé en ces temps, ne pourrait pas permettre au Rwanda de déverser des migrants sous étiquette « réfugiés tutsi » dans les territoires de Rutshuru et Masisi. Pour ce faire, Kigali continue d’instrumentaliser une minorité alors que son agenda est tout autre. Kampala ne peut réagir autrement, les deux étant au service du lobby anglo-saxon grâce à qui leur longévité au pouvoir peut se justifier[6].

Manque d’anticipation de la part de Kinshasa

L’on peut se demander avec raison comment nos services n’ont pas vu venir la menace ? Mais la vraie question concerne cette léthargie cataleptique dans le raisonnement pour anticiper les actions de l’ennemi. Comment Kinshasa, connaissant l’agenda à peine voilé de Kigali et Kampala pouvait croire que la menace M 23 avait totalement disparu ? Comment l’on n’a pas pris en compte les velléités de balkanisation de l’est par Kigali et Kampala au point de ne pas considérer cette zone « rouge » et lui allouer toute une brigade spéciale pour dissuasion ? Manque d’anticipation ? L’intelligence prévisionnelle rend intelligible le devenir d’un État. Et ce, grâce à l’anticipation qui permet de déceler, anticiper et former. L’anticipation est cette capacité à devancer et prévoir, donc à prévenir un événement futur. Comme l’écrit le préfet Laurent Numez : « L’anticipation permet une plus grande confrontation entre analyses et englobe à la fois la stratégie militaire et de sécurité, la géopolitique, les sciences humaines, les sciences économiques, la technologie. (…) Elle est en effet une fonction au cœur de l’activité des services de renseignements, qu’ils soient civil, militaire, intérieur ou extérieur. Il s’agit même de leur raison d’être[7]. »

Il est impensable que Rutshuru et Masisi soient dégarnies des positions militaires aguerries au point d’être surpris aujourd’hui, 10 ans après avoir défait les forces soutenues par Kigali et Kampala. La RDC paie cher l’ardoise de sa légèreté, de sa naïveté et de sa mauvaise gouvernance. De nombreux compatriotes se sont abonnés les yeux fermés aux analyses et rapports des experts et autres chercheurs autoproclamés sans comprendre que derrière certains experts se cachaient l’agenda des grandes puissances afin de réussir la balkanisation. Il est aujourd’hui prouvé que les drones de la Mission des Nations-unies en RDC ne peuvent rien communiquer aux FARDC sans autorisation préalable de New York, de ceux qui soutiennent le plan de la balkanisation de la RDC. La paix a pour premier ennemi, l’ignorance. Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira. Qui dit mieux !

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Nicaise Kibel’Bel Oka

Directeur du centre d’Étude et Recherche Géopolitiques de l’Est du Congo (C.E.R.G.E.C)

[1] MTM est l’abréviation de la vraie appellation des islamistes ADF qui sévissent dans la région de Beni et l’Ituri. Madina at Tawheed Wal Muwahedeen dont l’idéologie se fonde sur le 1er de cinq piliers de l’islam, l’unicité de Dieu.

[2] Subtil et vital, l’art de la stratégie indirecte se fonde sur l’alliance tactique d’intérêt n’impliquant ni la confiance, ni l’amour et n’empêchant ni les coups tordus, ni les services rendus. Lire Xavier Raufer, « A qui profite le djihad ? », Editions du Cerf, 2021

[3] Thomas Gordon note dans son ouvrage « Mossad. Les nouveaux défis » : « Qu’en trois ans (2004-2006), plus de trente-cinq mille Somaliens, fuyant la violence de leur pays, avaient obtenu l’asile politique en Grande Bretagne. »

[4] On se rappellera les déclarations du général Muhoozi, fils aîné du président Museveni et potentiel successeur de son père au pouvoir. Ne pas comprendre que le général Muhoozi incarne le pouvoir, c’est être naïf. Ce double jeu de l’Ouganda a consisté à organiser des manifestations « festives » avec les FARDC à Fort-Portal juste pour distraire l’armée congolaise.

[5] Maître dans la ruse et dans l’art de la stratégie indirecte, Kampala a ouvert une passerelle à la Task Force artillerie FARDC pour entrer sur son sol et a évité de désarmer cette unité spéciale de jungle formée au Gabon parce qu’elle travaille avec l’UPDF dans la mutualisation des forces contre les islamistes ADF/MTM. De la sorte, sa bonne foi ne pouvait être mise en doute.

[6] Xavier Raufer note : « Votre allié le plus constant peut aussi devenir votre pire ennemi. Parfois coupable, parfois victime. » 

[7] Laurent Numez, in sécurité globale, Numéro spéciale, Colloque du 22 septembre 2021. Dans le même numéro spéciale, Xavier Raufer ajoute : « Assurer la sécurité globale revient à parer aux surprises ou chocs stratégiques. D’où le crucial besoin du renseignement d’alerte qui repère et cible les phénomènes menaçants et ainsi prévenir. »

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