Chine-États-Unis. Guerre hybride pour les minerais stratégiques. Enjeux de la balkanisation de la RDC

(Des populations déplacées de Rutshuru entassées dans des conditions inhumaines au camp de Kanyaruchinya à Goma. Photo Les Coulisses).

Depuis dimanche 26 février 2023, l’armée rwandaise a pris le contrôle de la cité minière de Rubaya dans le territoire de Masisi, réputée pour l’exploitation du colombo tantale. Cela intervient après des massacres pour la prise du contrôle de Kishishe, riche en niobium. Relancée à Kinshasa en 2023 par l’Inspection générale des finances (IGF), l’analyse du contrat chinois divise déjà la classe politique congolaise. Le contrat chinois a été signé en 2008 par Pierre Lumbi pour le compte de la RDC avec un consortium des entreprises chinoises et Exxim Bank sous la médiation du gouvernement chinois. Avec la mine de Tenke Fungurume, la Chine détenait désormais 62% du marché mondial du cobalt. Ce qui la plaçait à la première place stratégique pour les véhicules électriques. Depuis, la Chine reçoit 93 % de son cobalt de la RDC. Conséquence, la RDC est devenue le nouveau théâtre de la guerre États-Unis –Chine sur base de complot, intrigue internationale et conflits catastrophiques. La RDC connaît une guerre hybride sur base d’une prétendue nationalité « refusée » à la minorité Tutsi. Dans ce bras de fer titanesque, les États-Unis disposent d’un atout que la Chine n’a pas : des

amis. Pour l’Occident, la Chine utilise tous les moyens « irréguliers » politique, économique et militaire pour contrer les intérêts occidentaux. Et donc, les États-Unis sont confrontés à un nouveau rival idéologique et stratégique. Et ce, depuis le plan « Made in China 2025 » reposant sur un grand bond en avant technologique. Ce plan, aux dires du président chinois Xi Jinping, donne à la Chine jusqu’en 2025 de rattraper voire dépasser les États-Unis sur les technologies de pointe. Selon Peter Navarro, conseiller économique de Trump pour la Chine : « Le plan 2025, c’est Pékin qui dit fondamentalement au reste du monde : Nous allons dominer chaque industrie émergente à l’avenir. » Cette bataille pour l’avenir se manifeste d’abord dans les semi-conducteurs, c’est-à-dire les puces qu’on trouve dans les smartphones, les machines à laver, les voitures ou les avions de guerre. Et la Chine rêve de prendre de l’avance sur les puces de demain, semi-conducteurs quantiques ou puces spécialisées dans l’intelligence artificielle. C’est un domaine hautement stratégique. L’on comprend que le bras de fer Chine –États-Unis, s’il ne peut pas conduire à une guerre entre les deux Grands, conduit ipso facto à un nouvel équilibre mondial. Et depuis la crise financière de 2008, la Chine fait savoir ouvertement qu’elle veut changer le monde, et, pourquoi pas, le dominer.

La RDC, terrain propice de la guerre hybride entre les deux géants

Lorsqu’une puissance émergente conteste l’hégémonie d’une puissance établie, l’histoire montre que cette dernière lui a souvent fait la guerre. C’est la conclusion que Graham Allison tire de sa théorie nommée « le piège de Thucydide » faisant exception pour le Royaume-Uni dont le piège a été évité. S’il est difficile d’imaginer une guerre entre deux puissances nucléaires, il est tout aussi possible que la guerre peut revêtir d’autres formes et donc laisser place à une guerre économique inévitable. Transplantée au cœur de l’Afrique, en RDC, cette réalité de guerre prend des formes diverses et se manifeste par la guerre hybride qui détruit les vies humaines et enlève tout espoir d’une paix à venir et durable. Les bruits de bottes géostratégiques et techno-stratégiques se déroulent dans l’est de la RDC. Parce que selon Jean Bernard Cadier, les États-Unis et leurs alliés ont du mal à supporter l’idée d’un XXIème siècle chinois après le XXème siècle américain. Les États-Unis via le Rwanda et l’Ouganda ont imposé une guerre indirecte contre les routes transocéaniques africaines avant de recourir au gambit de la déstabilisation directe de la RDC. Derrière chaque guerre hybride, le grand objectif poursuivi reste la perturbation des projets transnationaux multipolaires. Cette perturbation se fait à travers des conflits d’identité[1] provoqués de l’extérieur (ethnique, religieux, régional, politique, etc.) ». Dans cette optique, les États-Unis savent qu’instrumentaliser la minorité Tutsi via Kigali et Kampala produit un grand avantage stratégique qui, dans le pire des cas, conduirait à l’amputation d’une partie de la RDC, la balkanisation. La guerre des ressources naturelles se déroule au Heartland africain qui est la RDC (référence au revolver de Frantz Fanon).

C’est pourquoi les États-Unis ont privilégié la déstabilisation de points « périphériques » en prenant le Rwanda, le Burundi et l’Ouganda comme des courtiers de la sale besogne. C’est là aussi qu’il faudrait interpréter les tergiversations de la Force régionale sur le terrain à Goma face à l’armée rwandaise (RDF/M23)[2]. Le Kenya et la Tanzanie étant très proches de l’Inde, l’allié des États-Unis qui est le deuxième partenaire d’importation du Kenya et le principal importateur et exportateur de la Tanzanie. Il ne fait l’ombre d’aucun doute que la déstabilisation de la région des Grands Lacs à partir des États périphériques de la RDC soit liée à l’objectif des États-Unis d’arrêter l’expansion des deux routes transocéaniques africaines. L’essaimage des populations d’expression kinyarwanda alimente et aggrave les conflits de basse intensité déjà existants dans les provinces de l’Ituri, du Nord-Kivu et du Sud-Kivu[3]. L’effet pratique de cette déstabilisation dans les Grands Lacs consisterait à contenir les routes transocéaniques africaines dans l’East African Communuty (EAC) et à prévenir leur liaison avec l’Atlantique. Selon Andew Korybko[4], à la  base de ce conflit, des minerais inexploités évalués à près de 24 mille milliards de dollars que regorgerait l’Est de la RDC. Leur valeur irremplaçable dans la fabrication de technologies modernes autour des téléphones cellulaires et des voitures électriques fait l’objet des convoitises jusqu’au projet de balkanisation de la RDC. Pour ces raisons, l’Est du Congo est l’une des régions les plus géostratégiques du monde et son (in) stabilité a un impact direct sur les marchés mondiaux des minerais et des technologies associées. Ce qui explique aussi pourquoi on ferme les yeux devant tant de souffrances humaines en nombre incalculable (déplacés et réfugiés) parce que du point de vue stratégique des États-Unis et leurs alliés, cela vaut la peine si cela peut « contenir » la Chine dans le Heartland de l’Afrique.

Depuis 1996 (la guerre de l’AFDL), les multinationales anglo-saxonnes ont le contrôle sur le marché de l’or congolais, repoussant la violence notamment en Ituri avec l’or de Kibali. L’on sait que « Dans les minerais, l’or est très souvent présent sous forme métallique (état natif), fréquemment allié à l’argent, souvent au cuivre, parfois au bismuth, également associé à l’uranium[5] ». Dans les mines d’or, l’uranium est extrait comme sous-produit. Tous ces minerais stratégiques participent à l’armement, à l’aéronautique et à la fabrication de matériels de télécommunication. Ce qui explique la militarisation des régions de l’est du pays et le projet de démantèlement de la RDC.

Conclusion

Entre les États-Unis, pourvoyeur de l’insécurité dans l’est de la RDC et porteur du projet du morcellement de la RDC et la Chine qui promet sur papier des infrastructures comme le palais du peuple, les autorités congolaises ne savent pas sur quel pied danser ni à quel diable se vouer. Pire avec lequel entreprendre des projets gagnant-gagnant. Les enjeux sont tellement grands et dangereux que le choix de l’une de deux puissances au détriment de l’autre risque de compromettre l’avenir de la RDC en tant que nation dans les limites de ses frontières de 1960. Curieusement, les deux grandes puissances ne souhaitent pas cohabiter. La commercialisation des conflits dans le Kivu et l’Ituri s’effectue par la militarisation de cet espace. Catherine André du Sénat belge notait déjà avec raison : « La poursuite du conflit et l’entretien de la violence permettent à Kigali de recueillir des bénéfices largement supérieurs à ceux retirés en situation de paix et d’ouverture des marchés à la concurrence[6]. » Les autorités institutionnelles rd-congolaises sont prises dans un tourbillon de malaise qui les empêche de communiquer à l’opinion nationale les difficultés liées à toute tentative de sortir le pays du bourbier. La RDC doit, dans l’entretemps et sous la pression des rebelles du M23 portés par Kigali et Kampala, gérer les morts, les déplacés et les réfugiés avec le respect des droits de l’homme comme boulet attaché à ses pieds. D’autre part, faisant face à la corruption qui gangrène le pays entier dont les forces de défense et de sécurité et les élites, à la lassitude, aux critiques acerbes des Occidentaux. Les difficultés liées à la compétition géopolitique sur son territoire ne lui laissent pas le (bon) choix à moins de se comporter en fou. Or, les fous comme Patrice Lumumba, Thomas Sankara, Laurent Kabila, Saddam Hussein, Mouammar Kadhafi…, on connaît le sort leur réservé. Que faire alors ? S’engager ou se résigner ?

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Nicaise Kibel’Bel Oka

[1] Nicaise Kibel’Bel Oka, Ituri. De la guerre identitaire au pillage des mines d’or de Kilo-Moto par les multinationales anglo-saxonnes, Éditions Scribe, Bruxelles, 2016

[2] Venue comme une force offensive pour appuyer l’armée congolaise, la Kenya Defence Force (EACFR) se contente d’observer et développe l’idée de « zone tampon » qu’elle doit occuper, empêchant pour ainsi les FARDC de reconquérir les localités occupées et en même temps donnant l’opportunité à la RDF de conquérir d’autres espaces.

[3] Nicaise Kibel’Bel Oka, Balkanisation de la RDC ? Mythes et réalités, Éditions Scribe, Bruxelles, 2020

[4] Andrew Korybko est le commentateur politique américain pour l’agence Sputnik. Il est l’auteur de « Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime » (2015).

 

[5] Gilles Labarthe, L’or africain. Pillages, trafics et & commerce international, Édition Agone, 2007

[6] Olivier Lanotte, Congo. Guerres sans frontières.  De Joseph-Désiré Mobutu à Joseph Kabila, Éditions Complexe, GRIP, 2003

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