RDC. Les médias, l’argent et le mercenariat dans l’est

(Bukavu, 2019. Le journaliste Nicaise Kibel’Bel Oka lors d’un point de presse. Archives Les Coulisses)

L’hôpital pour qui ? Par qui ? A quel prix ? La réponse est simple. Il n’y a pas d’hôpitaux sans malades. Non adaptés au coût du malade, les malades iront consulter des charlatans ou prendront le raccourci : l’automédication. D’autres iront en Inde. Dans le métier de journaliste, on doit répondre aux mêmes questions : l’information pour qui ? Par qui ? A quel prix ? Répondre à ces questions soulève deux préoccupations fondamentales, celle du journaliste producteur des informations dans sa triple mission de collecter, traiter et diffuser et celle du journaliste simple relayeur. Dans l’est de la RDC, le public est confronté à cette équation, celle des journalistes simples relayeurs des médias étrangers. Ils sont un peu comme des « nègres » payés pour travailler pour leurs confrères étrangers. Avec des badges lors des points de presse, des meetings, des reportages. Et les autorités adorent cela. La question revient toujours : l’information pour qui ? Pour quel public ? La presse en RDC est constituée autour des cartels (non des thématiques). Lors de la 1ère conférence internationale sur les Volcans Nyiragongo tenue à Goma, un cartel des journalistes a exigé des confrères qui n’en font pas partie de ne pas se présenter (rester fair play) et d’attendre le lien chez eux. Une manière de les exclure du coupage. Une liste de 32 médias a été publiée dont des médias de Kinshasa et de l’Occident. Figurait même la presse écrite de Kinshasa, elle qui n’arrive jamais à Goma. Peut-on se plaindre de l’inaccessibilité aux sources lorsque cette pratique vient des journalistes eux-mêmes ? Qui a dit que les médias en ligne ont remplacé la presse papier ? En France, 69,4% des journalistes professionnels travaillent dans la presse écrite (en 2012). Les coordinations territoriale et urbaine de la société civile de Nyiragongo et de Goma ont rappelé cette problématique à leur manière. L’information pour qui ? Au final, la conférence s’est déroulée comme si elle n’avait jamais eu lieu. Le cartel a empoché le coupage et, dans un jeu de retro commission, a rétribué à chacun selon sa puissance. Le Premier ministre Sama Lukonde revient à Goma. Sur la table de sa chambre, il ne trouvera aucune preuve de sa dernière visite. Et pourtant, lors de son dernier passage, ses services avaient disposé d’une enveloppe consistante distribuée à des journalistes. Or avec une telle cagnotte, trois visites du Premier des warriors suffisent pour financer une imprimerie moderne à Goma (verba volant, scripta manent). Des opérations militaires depuis de décennies à l’est, l’absence de la presse écrite pouvant faire des reportages, analyser le front et témoigner de la bravoure des FARDC est simplement déroutante et une insulte à tout un pays qui regorge de nombreuses facultés de SIC. L’écrit n’est-il pas fait pour les Congolais de l’est, espace inondé des radios dont certaines bénéficient de l’accompagnement financier de l’étranger ? Parce qu’on répète que l’écrit (et donc la lecture) n’est pas notre apanage. Politiciens et gouverneurs envoient leur reportage à Kinshasa au prix de billets de banques. Ils savent qu’ils travaillent pour l’opinion publique kinoise. Et l’exemple le plus dramatique est celle de l’ex-première dame, Marie Olive Lembe Kabila. A chaque retour à Goma, elle est accueillie par un autre cartel des journalistes (Journalistes attachés au pied de l’avion –JAPA). La cinquantaine de journalistes la suit jusque dans sa ferme. Ses services leur distribuent des pagnes et de l’argent au cri de « mama ya roho ». L’affaire est terminée. Que retient le public de toutes ses actions ? Quelle différence établit-on entre les motards et les professionnels des médias qui ont reçu, à la même occasion, des pagnes et de l’argent ?

Étonnant que cela puisse être, ceux qui déboursent de l’argent se contentent des images balancées à la télévision à Kinshasa aux heures où, à l’intérieur du pays, il n’y a pas d’électricité. Et de petits papiers en ligne souvent rédigés en mauvais français. La guerre contre l’Ukraine donne un meilleur exemple de communication. Le président Zelensky s’adresse avant tout au peuple ukrainien. Puis à la communauté internationale et enfin à la Russie. Il répond à la question : l’info, pour qui ? Par qui ? Pour quel but ?

Enfin, il existe des mercenaires de la presse. Des journalistes aux grosses caméras et téléphones pour des interviews payantes à diffuser en Occident. Au finish, rien ne sera diffusé.

Servir une information recoupée, fiable était une tâche sacrée. C’est fini. La preuve par la banalisation que le rapport aux sources (et donc à l’argent) a changée. Hier, le journaliste aimait l’argent en secret. Pas aujourd’hui. Impayé, il ne peut résister aux éventuelles pressions. De plus en plus pauvre et de plus en plus confronté à l’argent qu’il contemple chez les autres, le journaliste serait devenu de plus en plus tricheur. JJ Rousseau écrivait : « L’argent qu’on possède est l’instrument de la liberté, celui qu’on pourchasse est celui de la servitude. »

Nicaise Kibel’Bel Oka

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