RDC. État de siège et géopolitique de la violence armée à l’est

(Goma. Remise-reprise entre le Gou-pro civil Carly Nzanzu et le Lt-Gén Constant Ndima. Ci-contre le Gou-pro/Ituri  Luboya Nkashama, accueilli à Bunia).

Faut-il ou non supprimer l’état de siège ? Qu’en pense la population de deux provinces de l’Ituri et du Nord-Kivu ? Comment définir l’esprit frondeur des élus qui devraient, en toute logique, soutenir cette initiative pour le bien de la population ? Pourquoi certains élus desdites provinces sous-estiment la menace du Rwanda via le M23 ? Que cache l’agitation de certains élus de l’est contre l’état de siège ? Ne pas poser toutes ces questions, en apparence banales, c’est naviguer à vue. Les populations de l’est de la RDC, singulièrement du Nord-Kivu, se distinguent par un refus volontaire et obsessionnel d’accepter certaines réalités visibles qui feraient partie de la solution au drame qui endeuille tout un peuple. Trois cas de figure. Jusqu’à ce jour, dans le Grand Nord, de nombreuses personnes n’admettent pas que les ADF sont un mouvement islamiste, même parmi des intellectuels et continuent à nommer les MTM, des rebelles ougandais de l’ADF/NALU. Il en fut de même pour la maladie à virus Ebola. Par un entêtement rétrograde, des familles ont perdu certains de leurs. L’on se souvient avec douleur de ce groupe d’enfants de Beni « les Résistants » qui confisquaient des cadavres des mains du personnel soignant pour finir eux-mêmes par en mourir. Au sud du Nord-Kivu, ils sont nombreux ceux qui ne considèrent pas le Rwanda comme « ennemi déstabilisateur » à l’agenda de balkaniser le pays à travers des rébellions qu’il crée. Et ce, malgré la violence armée qui a élu domicile depuis 1990. Pour les uns, l’ennemi massacreur, assimilé aux Rwandais, se trouve au sud de la province. Pour les autres, ils sont tués par leurs frères du nord. Pour d’autres enfin, ce sont les FARDC qui tuent.  En Ituri, plus de 50 mille morts entre 1999-2002, n’a jamais ému personne. On peut s’appeler CODECO ou ZAÏRE et s’identifier à sa communauté ethnique. Ainsi va la vie. Hypocrisie et intérêt mesquin mêlés, on feint d’ignorer les causes et conséquences de la pléthore des milices ethniques qui écument l’est. C’est dans ces conditions du flou artistique que l’État congolais, depuis Joseph Kabila jusqu’à Félix Tshisekedi, peine à imposer la paix. Faute de la négocier.

État de siège. Le supprimer ou le maintenir ?

Des voix d’une complaisance indéniable parlent de divorce entre l’armée loyaliste et la population civile qu’aurait entraîné la poursuite de la violence armée et extrémiste. Parce que l’armée loyaliste n’a pas été capable de mettre fin à l’insécurité. D’abord, il est utile de souligner, de façon générale, que la population de l’est n’a jamais accepté sinon du bout de lèvres la présence de l’armée nationale sur cette partie du territoire. La preuve s’il en est une, c’est l’attitude de refus de l’acceptation de ladite mesure par les notables et la jeunesse des provinces concernées. Ce, avant même son application. Des marches organisées par des agitateurs de tout bord et des mémos ont accompagné ce refus. Au point qu’on pouvait s’interroger sur la volonté réelle des bénéficiaires de voir le gouvernement central maîtriser l’insécurité. Après la fameuse évaluation faite par le Premier ministre Jean-Michel Sama, les députés du Nord-Kivu ont séché la séance du 18 avril 2022 à l’Assemblée nationale protestant contre la prorogation de l’état de siège. De deux, l’état de siège n’a pas été institué pour mettre fin à l’insécurité mais pour la diminuer sensiblement. Sa réussite dépend en grande partie de l’accompagnement de la population et de notables de ces deux provinces. Malheureusement, par des tours de passe bien dosés, ils se distinguent par un langage équivoque, soufflant le chaud et le froid, et donnant l’impression qu’ils sont habitués à la violence armée. Ils s’attaquent aux services de défense et de sécurité, les traitant d’incompétence et d’inefficacité sans jamais aborder les racines de l’insécurité. Faut-il mettre fin à l’état de siège au moment où le Rwanda menace sérieusement de déstabiliser notre pays ? Faut-il le maintenir ? A quelles conditions ? Il existe une nette différence que bien de personnes ont du mal à saisir entre « prorogation » et « évaluation ».

La mutualisation des forces FARDC-UPDF

Comment combattre un phénomène complexe, transnational et en pleine expansion sans des mesures qui dépassent les dispositions nationales ? 60 années après l’indépendance, les Congolais réalisent que leur armée est mal équipée, tout en continuant de lui allouer un budget de 3,9% et en créant des milices ethniques contre elle. Faut-il rappeler que la mutualisation des forces est un impératif répondant à des réalités mouvantes de culture des populations à cheval, de la criminalité transfrontalière et des défis du terrorisme international. La mutualisation n’est nullement une opération de sous-traitance de notre armée. L’État congolais a souscrit pour une convergence des efforts et a opté, après 20 ans d’inefficacité de la MONUSCO, d’établir un front commun contre l’extrémisme violent avec l’armée ougandaise. L’on se souvient qu’au centre –ouest du pays, les populations ont refusé la présence de la même MONUSCO adulée à l’est. Comment comprendre qu’on accepte la MONUSCO et qu’on diabolise l’UPDF ? La menace de l’ADF/MTM n’est pas figée dans une sphère géographique réduite. Elle passe par l’Ouganda, la Tanzanie jusqu’au Mozambique. Ses connexions vont au-delà des frontières nationales et s’étendent à d’autres régions du monde. La combattre nécessite des mesures interétatiques concertées. Dans une approche et réponse globales pour des résultats escomptés. A travers une politique sécuritaire commune entre États voisins. C’est dans le cadre de l’opérationnalisation de la lutte contre le terrorisme islamiste des MTM à travers de structures militaires communes que se présente la mutualisation des forces. Ne pas le comprendre, c’est faire preuve de mauvaise foi et/ou de cécité. Certains députés vont même jusqu’à proposer que l’état de siège ne se limite qu’aux territoires de Beni et Irumu. Confondant « État de siège et mutualisation », deux concepts différents qui, malgré leur interdépendance, ne traduisent pas la même réalité. L’état de siège « made RDC » n’est pas le vrai état de siège dont la gestion exclut les manifestations de rue et la liberté d’expression, même la présence de la police nationale. Ici, les affaires continuent comme si de rien n’était. Faisant de la violence armée une seconde habitude, notables, hommes politiques et jeunesse agitatrice pratiquent le dédoublement pareil aux médecins selon l’entendement que donne Lifton à ce mot : « Pour bien pratiquer leur art, les médecins doivent s’habituer au contact routinier avec la réalité biologique de l’humain : le sang, les organes, les cadavres. (…) Ils s’accoutument à fonctionner dans des conditions qui seraient jugées repoussantes par la plupart des gens. Certains d’entre eux peuvent même développer une prédilection pour la douleur physique et morale de leurs patients ». La crainte légitime est que certains d’entre nous se comportent comme ces médecins et font de la violence armée et des massacres des populations leur gagne-pain. Cela s’appelle business du sang.

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Nicaise Kibel’Bel Oka

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